La Thillaye
  Le Presbytère
 
LE PRESBYTERE


Chronologiquement, le premier élément retrouvé du patrimoine de la cure est le presbytère. Il figure dans un texte du XIIIème siècle (2).

    "La Maison au Prêtre
".

Vers 1266, le roi Louis IX, dit Saint-Louis, fait procéder à l'inventaire des biens attachés au domaine royal. Le patrimoine des rois de France était, à cette époque, disproportionné et difficile à gérer. Il s'était gonflé des biens confisqués à des seigneurs qui, à la conquête de la Normandie en 1204, avaient pris le parti du roi d'Angleterre, Jean sans terre, contre Philippe II, dit Auguste.

En 1204, le domaine du Nourrisson, aujourd'hui du Buisson (propriété de Madame Barassin) était tenu par Guillaume et Robert Trihan. Les deux frères avaient pris le parti de l'anglais, leurs terres seront confisquées et rattachées au domaine royal. Le faux pas des deux frères et l'enquête détaillée des envoyés du roi chargés de l'inventaire rendent possible la reconstitution du domaine. Chaque parcelle y est individualisée, située avec précision, si elle a un environnement remarquable; de plus, sont indiqués sa surface et son revenu annuel.


L'une des parcelles du domaine se trouvait:
"Devant la meson au prestre (maison au prêtre), demi-âcre, VIII sous".
Cette parcelle d'une superficie estimée à 40 ares (1 âcre 80 ares) est l'herbage situé entre l'église et la route de Beaumont à Saint-Martin-aux-Chartrains. En face de cet herbage était donc la maison au prêtre, occupée aujourd'hui par Monsieur et Madame Dudemaine, le dernier presbytère construit dans la paroisse avant la Révolution. De la christianisation à la Révolution, les presbytères édifiés dans la paroisse, ont fidèlement occupé ce même lieu.

    Une École de Paroisse.

Avant de revenir au presbytère, intéressons-nous encore à l'herbage situé devant la maison au prêtre. Il a longtemps été la cour de récréation de l'école de paroisse. Le destin particulier de l'herbage sera d'ailleurs le prétexte à une diversion sur l'enseignement prodigué par le clergé.

Depuis une époque indéterminée, les enfants du village fréquentaient l'école paroissiale, où le curé et son vicaire étaient censés leur dispenser des rudiments d'instruction. L'examen des registres paroissiaux, équivalents de nos registres de l'état civil, permettent de porter un jugement sur la qualité de l'enseignement prodigué par le clergé, tout au moins, dans la paroisse.

La tenue des registres paroissiaux, par les membres du clergé, a été instituée en 1539 pour les baptêmes et en 1579 pour les mariages et les inhumations. Le plus ancien pour la paroisse de Saint-Etienne porte la date de 1614; pour Saint-Cloud, il faudra attendre l'année 1630. Le décalage, entre la promulgation d'une ordonnance et son application était courant, surtout à la campagne. Les registres paroissiaux racontent, de façon plus ou moins détaillée, les grands évènements de la vie. Les actes de baptême, de mariage et d'inhumation, suivis des signatures ou de simples croix des parrains et marraines, des témoins et des nombreux proches, sont assortis, par certains prêtres, de commentaires non dénués d'intérêt.

La lecture des registres paroissiaux laisse planer un doute sur l'efficacité de l'enseignement donné aux enfants. En 1614, moins de 20% des habitants du village apposent leur signature au bas des actes, les autres griffonnent une croix chancelante. À la fin du XVIIIème siècle, la proportion des personnes capables de signer a doublé. Si l'on prend en compte la qualité des signatures, la moitié seulement des signataires a une pratique courante de l'écriture. Ces estimations ne sont pas le fruit d'un comptage méthodique, elles représentent un ordre de grandeur (3).

Pour le clergé, la pratique courante de l'écriture n'était pas primordiale. Une bonne connaissance du catéchisme, indispensable à l'éveil aux principes de la foi chrétienne des enfants, pouvait être acquise par le seul usage de la parole. Le mot, catéchisme, ne veut d'ailleurs pas dire autre chose? Ses origines grecque ou latine lui confèrent la même signification de "instruction orale".

La vocation de l'école de paroisse n'était pas de dispenser un enseignement général, elle se suffisait de l'apprentissage du catéchisme. Par contre, il est probable que certains enfants, mieux nés ou plus doués, aient bénéficié d'un suivi particulier qui les ai familiarisés avec l'écriture. D'autres, issus de familles aisées, ont acquis un bagage supérieur dans des institutions religieuses. Les uns et les autres ont, de proche en proche, à l'occasion de mariages ou de simples relations de voisinage, contribué à élever le niveau culturel de la population. Mais avant tout, la diffusion du savoir, sous l'ancien régime, est restée l'apanage de la famille.

L'herbage Devant la Maison Au Prêtre.

Quoiqu'il en soit de la qualité de l'enseignement prodigué par le clergé, l'herbage
"devant la maison au prêtre" a été la cour de récréation de l'école de paroisse.

Au XVIème siècle, le fief du Buisson n'était plus rattaché au domaine royal, il avait été reconstitué et attribué à un seigneur resté fidèle à la couronne de France. Son propriétaire va rendre durable l'usage précaire que les curés faisaient de son herbage. Il en fera don à la Fabrique, l'assemblée des paroissiens responsables de la gestion des biens de l'église. Le 27 novembre 1624, Pierre Legras, trésorier de la Fabrique, fait enregistrer, par un notaire de Beaumont, l'entrée en possession de l'herbage, sous la dénomination de "Jardin de l'Escholle". Le généreux donateur était Jacques le Gouesleir, "écuyer et Sieur des terres et Sieuries (seigneuries) du Buisson-Nourrisson" (4).

L'herbage, trop grand pour n'être qu'une cour de récréation, devait être également un lieu de production de fruits et légumes, où les enfants s'initiaient aux travaux de la terre. Au XVIIIème siècle, l'herbage servait toujours de cour de récréation. En mai 1743, Gabriel Paul, trésorier de la Fabrique, arrête les comptes de l'année précédente. Au chapitre des "Mises" (dépenses), il indique avoir: "plus payé à Anthoine Lugan et Robert Leprince, la somme de 13 livres, 10 sous, pour avoir raccommodé la chaussée de la cour de l'école" (5).

La Fortune de l'Abbé Gaubert

Si l'existence d'un presbytère est avérée depuis le XIIIème siècle, il faudra attendre le XVIIIème pour le voir à nouveau mentionné. Dans leurs déclarations annuelles de revenu à l'évêché, les curés de l'époque signalent son état de délabrement avancé, leur incapacité d'y remédier et encore moins d'envisager une reconstruction (6). La situation était désespérée, mais Dieu veillait.

En 1779, un nouveau vicaire est nommé. Il a 26 ans et beaucoup d'argent. C'est l'abbé Thomas Gaubert et non "Goubert", comme indiqué dans "Les Insinuations Ecclésiastiques".

Sur ses propres deniers, l'abbé fera construire le dernier presbytère. La date précise de son édification est inconnue, mais elle est comprise entre 1779, année de la prise de fonction du jeune abbé et 1789, la Révolution. Dans le goût de la fin du XVIIIème siècle, avec un fronton central et deux lucarnes en chapeau de gendarme, le presbytère est aussi d'une dimension supérieure aux demeures habituelles de même usage. L'abbé l'avait voulu ainsi. Il voulait qu'il soit aussi une maison de repos pour les curés du diocèse. L'aménagement originel du premier étage était adapté à cette destination. Il avait été subdivisé en sept cellules et trois chambres. Les cellules, orientées au nord, étaient de petite dimension, de l'ordre de 6m
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et chacune était éclairée par une fenêtre à un seul vantail. Cette disposition particulière crée un contraste avec l'autre façade, celle visible de la route percée de baies identiques à deux vantaux.

    Une École Chrétienne.

Nommé vicaire en 1779, l'abbé Gaubert sera fait curé de la paroisse le 23 mars 1783. Il succède à l'abbé Jacques le Chapelain, qui s'est démis de ses fonctions en sa faveur. Le compte-rendu de la cérémonie de passation entre les deux prêtres, signale la présence, dans l'assistance, d'un maître d'école, Jacques Turgis, premier instituteur de la première école d'enseignement général du village (7).

L'établissement d'écoles primaires, à l'initiative du clergé, a pris naissance au XVIIème siècle et s'est développé au siècle suivant. La fondation d'une première école chrétienne dans le village était un fait de société important. Il ne pouvait être passé inaperçu. Curieusement, un seul écrit du XVIIIème siècle, parmi ceux existants et consultés, relate cet événement majeur. L'absence de tout autre commentaire pourrait être lié à la brève durée de fonctionnement de cette école.

L'abbé le Chapelain, prédécesseur de l'abbé Gaubert de 1741 à 1783, n'était pas le dernier à déplorer l'état de délabrement du presbytère, ni à reconnaître son impuissance d'y pallier. Incapable de préserver l'essentiel, il ne peut pas avoir pris l'initiative, forcément onéreuse, de créer l'école chrétienne; et si tel avait été le cas, le versement d'un salaire à un maître d'école aurait figuré sur sa déclaration de revenu à l'évêché ou dans un registre de la Fabrique (8). Comme il n'en a rien été, l'abbé Gaubert peut être considéré comme le fondateur de la première école d'enseignement général de Saint-Etienne-la-Thillaye. La durée de fonctionnement de cette école n'a pas excédé dix années, du début du ministère de l'abbé en 1779, à la Révolution de 1789. Jacques Turgis a ensuite prolongé son activité à l'école communale.

    La Vente du Presbytère.

L'abbé Gaubert a vécu la période tourmentée de la Révolution, dans un village peu concerné par le grand chambardement. De profonds changements se sont pourtant produits. L'ancienne paroisse s'est muée en une nouvelle commune. La vie ne s'écoule plus au seul rythme des sonneries des cloches de l'église, les battements de tambour du garde-champêtre annoncent à la population les prochaines réunions du Conseil Municipal élu en 1790. Une nouvelle distribution des pouvoirs s'est opérée. La commune s'est donnée un Premier Magistrat, un Maire. Le curé de la paroisse est son subordonné. La population s'est pliée aux exigences du nouveau pouvoir, mais elle a toujours associé l'abbé à la nouvelle organisation de la vie qui se mettait en place. Elle lui réservait même la première place.

Le 14 novembre 1790, l'assemblée municipale (Conseil Municipal) tenait réunion. Le Maire, Jean Paul, était présent, le procureur, Jean-Pierre Goguet, ne l'était pas moins. Qui présidait cette noble assemblée ? Un passage du compte-rendu de séance va nous éclairer:

"Au premier scrutin, Monsieur le Curé de la paroisse a été nommé Président de l'assemblée et au second scrutin, Jacques Turgis, maître d'école de la paroisse a été nommé secrétaire." (9)

Les deux personnages marquants de l'ancien régime tenaient toujours le devant de la scène. Il n'est pas moins étonnant de voir encore figurer deux références à la paroisse dans le rapport d'une session des édiles d'une commune.

En 1790, l'assemblée communale était composée de sept officiers municipaux (conseillers), dont le maire et le procureur, et de douze notables. Le procureur était le représentant du pouvoir révolutionnaire dans la commune. Les notables, en surnombre et choisis parmi les personnes respectables et respectées, pesaient sur les décisions que devaient prendre les officiers municipaux. Ils représentaient, un peu, les sages de l'ancien régime, les conseillers privés des rois. Ils étaient les garants de prises de résolutions justes et raisonnables. Un décret de 1792 va mettre un terme à cet usage d'un autre âge.

De même, le 18 avril 1790, l'assemblée communale dresse le "Tableau des Citoyens Actifs", la liste électorale. Les citoyens actifs éligibles et les citoyens actifs non éligibles, sans savoir ce qui distingue les uns des autres. À la première ligne de la "Colonne des citoyens actifs et éligibles" prône: "Thomas Gaubert, curé de cette paroisse", viennent ensuite, Jean Paul, maire, puis les six autres officiers municipaux (10). L'abbé Gaubert avait-il été fait citoyen d'honneur ou le village était-il en retard d'une révolution ? Plus simplement, la population tenait toujours l'abbé en haute estime, elle n'avait pas effacé de sa mémoire le fondateur de l'école chrétienne, ni le bâtisseur du nouveau presbytère.

L'embellie de l'abbé Gaubert aura une fin. En 1792, il sera contraint de choisir entre deux partis: rester fidèle à ses engagements ou prêter serment à la Nouvelle Constitution Civile du Clergé. Il ne se reniera pas et sera déclaré prêtre réfractaire. Il devra émigrer. Le 18 septembre 1792, il embarque à bord du navire "les Deux Amis" en partance pour Portsmouth, en Angleterre.

Le Concordat, conclu entre le premier consul, Bonaparte, et le pape, Pie VII, le 18 juillet 1801, va permettre à l'abbé Gaubert de retrouver sa paroisse, mais pas son presbytère. Jean-Pierre Goguet l'occupait. Mis à la disposition de la Nation, comme tous les biens de l'église, le presbytère lui avait été adjugé, le 4 janvier 1797, pour la somme de 2320 livres (11).

L'abbé Gaubert a poursuivi son ministère dans la paroisse jusqu'à sa mort, le 23 novembre 1819, à l'âge de 66 ans. Il était né à Beaumont-en-Auge le 26 mars 1753. Entre le départ de l'abbé pour l'Angleterre en 1792 et l'année 1822, aucune habitation dans le bourg n'a été affectée au logement des curés de la paroisse. Le 3 mars 1822, la municipalité fera l'acquisition d'un nouveau presbytère (Photo gauche et en bas de page). L'abbé Alfred Cruchon, curé de la paroisse de 1927 à 1954, l'a occupé jusqu'à son décès. Il a ensuite servi d'accueil pour les enfants du catéchisme, avant de devenir la résidence principale de Monsieur et Madame Michel Le Ricque, en juillet 1975.

La Vente des Autres Biens D'église.

    La cour du Presbytère.

Outre le presbytère, le lot était composé d'une cour, d'un jardin et de plusieurs bâtiments.

La cour, d'une surface de 93 ares, était édifiée des bâtiments suivants: cave, pressoir, écurie, étable, grange et boulangerie. Subsistent: la cave et l'écurie, proches de l'habitation et très probablement, la grange dîmière, partie ancienne du bâtiment qui borde le chemin du Moulin de Saint-Cloud. (Photo droite)

L'ensemble, une habitation de caractère avec un jardin à la française, un corps de ferme, le tout, sur une parcelle de près d'un hectare a été adjugé pour la très modique somme de 2320 livres.

    La cour de l'école ou cour Castel.

L'herbage dit la cour de l'école, d'une superficie estimée de 3 vergées, soixante ares, et édifiée
d'une maison d'habitation (la propriété de Monsieur Olivier Paul, Photo gauche) a été adjugée pour la somme de 1800 livres, le 8 octobre 1797. Il est précisé sur l'acte, que l'acheteur supportera un supplément de 24 livres, pour un frêne (de cette valeur). Le frêne, situé au nord du transept, pourrait être un rejet de celui du XVIIIème siècle, dans ce cas, l'environnement de l'église serait proche de ce qu'il était (11).

Le faible écart entre les prix de vente des lots du presbytère et de la cour de l'école, 500 livres, de l'ordre de 30%, reflète mal la réalité et se prête à un commentaire.

La mise à prix des biens d'église était confiée, dans la commune, à deux "commissaires", Hurel et Pautonnier, désignés par l'assemblée communale. Agréés par les autorités départementales, avec le titre d'experts, ils devaient, de plus, avoir l'agrément de l'acheteur. La possibilité pour l'acquéreur de pouvoir réfuter les commissaires était une première erreur. Elle était une porte ouverte à des tractations sans fin et à des arrangements amiables profitables aux deux parties. Le pouvoir révolutionnaire n'a pas été avare de textes aussi ambigus, son souci excessif d'assistance aux
nouveaux citoyens, lui a souvent fait négliger toute autre considération. Cette confusion des genres était pourtant assortie d'une disposition réglementaire imparable; le prix de vente d'un bien devait être ègal à dix-huit fois le montant de son revenu (en 1790). La détermination d'un montant de revenu, l'année considérée, relevait de l'arbitraire le plus absolu, puisque les biens mis en vente n'avaient jamais été donnés en location.
Des commissaires-experts incompétents, des arrangements provoqués et une disposition réglementaire adossée au vide, ont fait de chaque vente, un cas particulier, et ont rendu illusoire toute possibilité de comparaison entre elles.

Les quatre autres parcelles possédées par le clergé, avaient été adjugées le 20 avril 1792 (13).

L'église, aussi, va changer de main, de bien du clergé, elle va devenir un bien communal.

Jean PAUL


REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES

1 – Les Insinuations Ecclésiastiques. Piel.
2 – A.D.14, Br. 7.345 page 189, The Royal Domain, Joseph R.Strayer.
3 – A.D.14, 5 Mi 27, R.45 (2) et suivants.
4 – A.D.14, 8F 28.358.
5 – Fond personnel (Jean PAUL habitait l'ancien Presbytère).
6 – A.D.14, G1.187.
7 – Sur l'abbé Gaubert, tiré de l'Echo Paroissial de juin 1911.
8 – A.D.14, G424.
9 – A.D.14, 2L, carton 11.
10 – A.D.14, 2L, carton 6.
11 – A.D.14, 1Q, non classé.
12 – Fond personnel.
13 – A.D.14, 1Q, non classé.


Illustrations JPL (Cartes postales et photos personnelles)


Photo prise l'année 1900 devant l'ancien presbytère.
Assis, à gauche, Gabriel PAUL, maire de Saint-Etienne de 1922 à 1927.
Le bébé, Roger PAUL, n'est autre que le père de Jean PAUL, auteur de cet article.

 






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